Il l’avait dit plusieurs fois. Il avait dit qu’il voulait se supprimer.Il avait 92 ans. Il n’était pas malade, il n’était pas sénile, il a réfléchi et programmé sa mort.
Il a envoyé sa femme faire des courses, il est allé chercher une vieille carabine, dont personne ne soupçonnait vraiment l’existence, il l’a chargé, et il s’est tiré une balle dans la bouche. Il est tombé.
Elle l’a retrouvé, en fin de matinée. Elle avait caché les médicaments, mais le fusil, elle l’avait oublié. De toutes façons, il aurait trouvé un autre moyen, un autre moment.Mon père a dit : « Il aura eu tout faux jusqu’au bout ».
C’était son père. Cette famille a toujours été empreinte de fausses valeurs, d’hypocrisie, de matérialisme, de mensonges, de secrets. Alors oui, je pourrais trouver tous les défauts du monde à mon grand-père, mais je crois qu’au fond j’ai une indulgence illimitée pour ceux que j’aime. Je crois qu’avant tout, c’était un homme malheureux.
Je respecte le fait qu’il ait choisi de mourir, mais je ne peux m’empêcher de lui en vouloir, parce qu’il l’a fait d’une façon laide, et que le mot qu’il a laissé est pathétique. Il a écrit à ma grand-mère qu’il regrettait, qu’il l’aimait, puis qu’il ne voulait pas que son fils aîné vienne à son enterrement (pour un motif anodin), et en guise de conclusion, qu’il laissait sa voiture à mon père.
Ce n’est pas la lettre d’un homme qui est parti sereinement. C’est la lettre d’un homme qui dit « Allez tous vous faire foutre ». Il n’a pas été capable de dire à ses fils qu’il les aimait. Une voiture. Voilà.
Je voudrais qu’il réapparaisse un instant, qu’il s’assoit à mes cotés, je voudrais lui parler une dernière fois, je voudrais qu’il me dise ce que j’ai envie d’entendre. Je voudrais qu’il parte une deuxième fois, mais le cœur plus léger.
Mes grands-parents se sont installés sur la Côte d'Azur il y a 30 ans. « Parce qu’il fait toujours beau ». Ma grand-mère a toujours dirigé les choses, alors ils ont pris un appartement alors que mon grand-père rêvait d’une maison avec un petit bout de jardin. Il s’ennuyait. C’est sans doute ce qu’il l’a tué.
Demain, j’assisterai à son enterrement.
Demain, mon père aura 60 ans.
Non, il ne fait pas toujours beau dans le Sud.
