23/09/2003

Ménage à trois

Il boit.

Elle ne le sait pas au début. Elle ne le remarque pas;certes, il boit quelques bières de temps en temps, mais elle ne s'en inquiète pas vraiment. Et elle est amoureuse. Elle ne veut peut-être pas voir. Comme tous les autres. Ils sont bien ensemble. Il lui apporte l'équilibre qui lui fait tellement défaut, elle lui apprend la fantaisie à outrance.
Tout va bien.

Si bien qu'ils décident de s'installer ensemble; Elle commence à voir qu'il ne boit pas occasionnellement mais systématiquement. Pas d'alcools forts, essentiellement des bières. DES bières. Elle ne dit rien. Puis surviennent des incidents troublants.

Un soir, il s'endort avec sa cigarette sur le canapé; la mousse se consume sans faire de flammes, et donc sans le réveiller. Au bout de quelques minutes, il se réveille, le bras brûlé, la fumée partout dans le salon. Il éteint le feu, met une serviette sur le canapé brûlé et se rendort au milieu de ce chaos. Quand elle se lève à cause de l'odeur acre, elle est comme folle, elle ne comprend pas ce qu'il s'est passé. Elle comprendra plus tard.

Un autre soir, il percute une voiture sur un boulevard. Le choc n'est pas violent, mais il prend peur, et il s'enfuit. Il ne le dit à personne, mais la police a relevé sa plaque d'immatriculation. Enfin, du moins, celle de la voiture, qui est celle de sa mère. Il arrive à un arrangement à l'amiable, il paye, il s'en sort facilement. Elle est révoltée par cette histoire sordide.

S'ajoutent à celà des évènements plus anodins, mais significatifs. Il s'endort la tête sur le clavier de l'ordinateur, il n'entend pas l'interphone de l'appartement ni son téléphone,donc Fabienne est obligée d'aller dormir ailleurs, etc...

Elle ne croit pas au hasard. Elle réalise vite que tout celà est lié à l'alcool. La somnolence, la fuite, tout se rejoint. Alors, elle lui en parle. Qui reconnaît d'ailleurs le problème. Elle dit beaucoup de choses. Il l'écoute et promet qu'il va arrêter. Elle est contente. Elle le croit. Il est si terre à terre et si cartésien que forcément, elle ne remet pas sa parole en doute.

Les jours passent. Il se tient à carreau. Du moins, c'est ce qu'elle pense. Il ne boit plus. Il ne boit plus devant elle.

Et puis, tout recommence. Lorsqu'elle rentre du travail, elle voit tout de suite si il a bu ou pas. Ses cernes, sa difficulté à parler, son comportement puéril, son odeur, sa transpiration excessive. Il la dégoûte. Elle crie, puis s'enferme dans son mutisme, dévastée par la honte, tiraillée entre son amour pour lui et la douleur qu'elle a à le voir se détruire. Elle sait qu'il boit en cachette. Qu'une fois qu'elle est couchée, il descend s'acheter ses canettes. Et qu'il les cache quand elles sont vides.

Elle en retrouve partout, par dizaines, planquées dans des tiroirs, derrière le linge propre, sous la table basse du salon, dans le fond des placards.

Elle fait la chasse. Elle inspecte le frigo, regarde ses yeux et le soupconne même quand il n'a rien bu. Alors il trouve des subterfuges, boit chez ses amis, organise son planning en fonction des absences de l'autre.

Un week-end, ils vont à la campagne, chez des amis. Il boit plus que de raison et se comporte minablement avec des gens qu'ils connait à peine. Elle est au paroxysme de sa honte, elle voudrait mourir. Elle a honte pour lui. Ses amis ne comprennent pas ce qu'elle fait avec ce type, et d'ailleurs, ils lui conseillent de le quitter au lieu de l'aider.

Alors les discussions s'enchainent. Elle s'épanche en de longs monologues où elle dit tout et n'importe quoi. Elle essaye de connaître les raisons qui le poussent à boire. Il dit que c'est parce qu'il s'ennuie. Elle sait que c'est faux. Il est de plus en plus seul car il s'est enfermé dans sa compulsion. Il refuse de voir la réalité en face et d'admettre qu'il a de sérieux problèmes.
2 fois, 3 fois, 10 fois, 50 fois. Il lui promet qu'il va arrêter.

Mais elle n'en peut plus. Les menaces, la peur, la compassion, elle a tout essayé. Il n'y arrive pas tout seul. Mais qu'il est difficile d'appeler au secours quand on est mal. L'alcool est un sujet encore tabou, parce qu'il véhicule une imagerie trop stéréotypée.

Oui, Il a 26 ans et il est alcoolique, pourtant je défie quiconque de le percevoir.

Un jour elle craque pour la première fois. Elle s'est toujours sentie forte et confiante, mais ses épaules ne sont pas assez solides. Elle se tourne vers le meilleur ami de Citron et de sa copine, et vers la soeur de Citron. Elle leur déballe tout. Et ils décident d'agir ensemble.

Il se retrouve au pied du mur. Alors il fait des efforts. Il ne veut toujours pas d'aide psychologique mais il essaie de faire au mieux. Elle reprend espoir.

Mais hier soir, quand elle est rentrée, elle a vu qu'il avait bu. Elle le lui a demandé. Il a répondu non. Alors elle lui a demandé de l'embrasser. Et elle a senti l'odeur qu'elle déteste. Il l'a regardé, coupable. Elle n'a rien dit. Mais à l'intérieur, tout s'est écroulé. Il a dit qu'une bière de temps en temps, ce n'était pas grave. Elle sait que dans son cas ça l'est.

Il boit.

Pourtant c'est moi qui ai la gueule de bois.