Ce qui est bien avec les antidépresseurs, c'est qu'ils te donnent l'illusion que tu es content. Tu prends ta petite gélule blanche et bleue le matin, et tu es bêtement content pour le reste de la journée. Quand tu croises des gens et qu'ils te demandent "Ca va?" tu réponds "Ben oui, ça va" alors qu'en fait, un poulpe géant te mange les tripes en jubilant. On t'écartèle? tu ris aux éclats. On t'annonce la mort d'un proche? tu té réjouis des funérailles. Ton mec boit? Ah ah, une bonne tape virile dans le dos accompagné d'un rire gras de circonstance.Mais la nuit venue, les choses reprennent brusquement leur place. Tu te couches avec le sentiment que tu vas tomber dans le coma tellement tu es fatiguée, tu n'en peux plus de ce bonheur factice, de ces sourires en kit qui cachent ton profond désespoir. Tu ne dors pas. Tu regardes la fenêtre en pensant que tout serait plus simple si tu avais la lacheté de la franchir. Tu as perdu le sens des valeurs et des réalités. Soudain, plus rien n'a d'importance. L'angoisse te ronge, et il n'y a guère que l'air frais qui vient de l'extérieur qui réussit à t'appaiser. Tu rêves de fleurs, de thalassothérapie, de lapins bleus et de kaléidoscope. Tu te sens seule. Tu culpabilises de souffrir, mais tu es déjà passée par là. Tu n'écoutes même plus ce qu'on te dit. Tu ne veux pas inspirer la pitié en étalant ta souffrance, peut-être factice elle aussi. Je sais que ça va aller mieux. Ne le dites pas, je vous en supplie.
Ca va aller mieux. Ton homme s'allonge à tes côtés, comme pour te retenir. Tu t'accroches à lui comme à une bouée de sauvetage. Tu t'endors. Demain, tu te réveilleras avec difficulté, en maudissant le jour présent. Tu te lèveras, mécaniquement, puis, tu iras te faire un café sur la vieille machine à expresso. Tu sortiras une petite gélule de son emballage, et tu l'avaleras avec un grand verre d'eau; puis tu écouteras la radio, tu entendras les morts, les incendies, la misère du monde, et puis tu souriras, quand même, parce que c'est ton corps qui te l'a ordonné, c'est ce que les gens t'ont demandé d'être, c'est ce que le petit médicament te souffle de penser. Alors la journée pourra recommencer.
Encore.
Sans cesse.
