Avec May, ce qu'on aime bien faire, c'est aller chez Sephora, acheter une merde à 5 euros et demander plein d'échantillons de trucs très chers (notez le pathos de cette phrase). En plus, comme elle est enceinte de huit mois, les vendeuses sont très conciliantes et elles lui donnent tout ce qu'elle veut. D'ailleurs cette amitié m'est aussi très utile quand je fais mes courses à Carrefour: on va à la caisse prioritaire et on passe devant tout le monde.Donc, hier, nous sommes reparties avec des dizaines de petits tubes et pots de machins Kenzo, Clinique, Dior, etc...Comme c'est l'été, et que la dame de Sephora a eu pitié de mes jambes toutes blanches, elle m'a filé un autobronzant Shiseido, donc pas une marque toute pourrie quand même. Et moi, toute contente de cette nouvelle expérience, le soir venu, après une bonne douche, j'étale généreusement le contenu du flacon, en rêvant déjà aux sublimes gambettes bronzées et irisées que j'allais me payer, et comment je pourrais me la péter, et regarder les autres filles qui me jalouseraient jusqu'au suicide.
La déconfiture ne s'est pas faite attendre bien longtemps. Ce matin, je me lève, et je me plante devant la glace pour admirer le résultat de ma crème miracle. Je constate avec stupeur que mes jambes sont clairsemées de tâches orange Casimir, ainsi que mes mains qui ont carrément virées carotte, et plus bizarre, mes avants-bras ont des marques alors que je n'avais rien mis sur cette partie là.
Mes genoux sont cramoisis, comme ceux des gamins qui tombent tout le temps. Inutile de dire que c'est un grand moment de solitude. Deux solutions s'offrent à moi:
* sortir ma combi de ski
* assumer jusqu'au bout.
Moi, je suis plutôt le genre qui assume. Alors j'assume. Me voilà partie direction le métro, vêtue d'une jupe et d'un débardeur, mes jambes oranges exposées aux yeux de tous. Peut-être que personne ne remarquera.
Bon d'accord, tout le monde a remarqué, limite on m'a jeté des cailloux. Je ne me démonte pas, pensant que je suis une avant-gardiste en matière de goût. Voilà ma théorie de la journée: ceux qui n'aiment pas la couleur de mes jambes sont des ploucs, ils n'ont rien compris à l'esthétisme.
Je pousse ma conviction à l'extrème, je veux impressionner en prouvant que si on assume le ridicule, on n'est pas ridicule. Je marche la tête haute, je suis fière comme un coq. Les lumières du métro empirent l'effet contrasté, mais je suis là, j'y reste. Un type regarde mes jambes, un peu médusé. Je l'ignore royalement. Puis, je tourne la tête, je le regarde du coin de l'oeil: il porte un short jaune poussin qui lui comprime complètement les couilles dont on devine la matière spongieuse et la moiteur.
Tout à coup, je me sens moins seule.
