
"Cher Monsieur Z.,
Celà fait longtemps que je ne vous ai pas écrit. Vous ai-je déjà écrit d'ailleurs? Je ne sais plus.
Parfois, il faut pouvoir s'adresser à quelqu'un en particulier, se concentrer sur une seule personne et faire comme si elle vous entendait parfaitement. Bien sûr, écrire aux autres, c'est un peu s'écrire à soi-même. J'en veux pour preuve le nombre de lettres que j'ai écrites mais que je n'ai pas envoyé, jamais elle n'ont passé le seuil de la porte de ma chambre, et parfois, les pages sont encore accrochées solidement au bloc-note.
Le temps qui passe m'apprend à me débarasser des artifices. Je me disais hier après avoir discuté avec Vince, que vous ne connaissez pas, que peut-être grandir, c'était aussi revenir à une certaine part d'enfance, celle où tout était simple et sans fioritures, où la tête d'un bonhomme se limitait à un rond et quelques traits.
Vendredi a été une journée assez étrange, j'étais si nerveuse, angoissée. Heureusement, ce jour-là, je suis partie travailler en extérieur, loin de la ville, et je crois que j'ai usé toute mon énergie, je ne sais pas ce que j'en aurais fait sinon. J'étais assez préoccupée, pour diverses raisons, dont Toyboy, qui me semblait si loin et si détaché ces derniers temps. Je n'ai même pas voulu le voir ce soir là, je suis rentrée tard et je n'aspirais qu'à me coucher seule, ce que j'ai fait.
Lorsque nous nous sommes vu le lendemain, il m'a fait part des doutes qui l'avaient traversé, et il m'a dit des choses pas vraiment faciles à entendre, mais je n'ai plus 15 ans et je ne vis pas avec Bambi à Disneyland, alors j'ai écouté, avec beaucoup d'attention. Oui, il s'est posé des questions sur nous, sur sa vie, sur ce qu'il allait faire. Et puis, il a trouvé des réponses, il m'aime et veut habiter avec moi.
Je n'ai pas explosé de joie à cette annonce. Pas parce que je ne suis pas contente, mais parce que je ne lui accorde pas tant d'importance que ça. Et que quelque part, j'en ai peur.
J'essaye de profiter de chaque moment avec lui comme si c'était le dernier. Ce que je n'ai pas su faire avec d'autres, peut-être aussi que je n'en avais pas envie.
Voyez-vous, Monsieur Z., ce garçon est tellement incroyable qu'il pourrait raconter la plus salace et la plus malsaine des blagues pourries qu'il n'en serait même pas vulgaire ou déplacé. Moi qui trouve TOUJOURS quelque chose de rebutant chez l'autre (une manière de manger, des mots que je n'aime pas entendre, etc...), je considère celà comme un petit miracle.
Je ne sais pas si vous allez beaucoup au cinéma, et celà m'étonnerait un peu Monsieur Z., car quel périple ce doit être pour sortir de votre caverne. Je suis allée voir un film samedi qui s'appelle "Mysterious Skin". Je ne veux pas vous raconter l'histoire. Tout le monde est resté assis jusqu'à la fin dans la salle, et quand je dis jusqu'à la fin, c'est vraiment après le nom de la 3ème assistante maquilleuse, après le nom du fournisseur de la pellicule, après le numéro de dépôt du film.
Lorsque la lumière s'est rallumée, je me suis rendue compte que j'avais les dents serrées et que mon corps était tellement tendu que j'en avais mal au ventre. La plupart des gens ont du penser à ce film pendant un moment après être sortis. Et moi, j'y pense encore. Et j'y penserai toujours. Parce que pour moi, ce n'est pas qu'un film, c'est aussi la projection d'une partie de moi, de mes propres comportements. Celà fait longtemps que je n'en pleure plus, je crois qu'on en pleure pas mais que c'est plus insidieux.
Et c'est malheureusement un autre de mes points communs avec Toyboy, qui par ses gestes et son enfermement m'a révélé une histoire sans mots.
Que les choses sont laides une fois qu'on a levé le brouillard artificiel qu'on s'est créé, c'est comme un bain sale et froid dans lequel on a pas envie de rentrer mais une fois qu'on y est on a pas d'autres choix. En revanche, je refuse de me cacher derrière ça pour ne pas vivre ou pour faire n'importe quoi.
Ce week-end en sa compagnie m'a fait plus de bien qu'une semaine de vacances, c'était comme retomber amoureux et être dans cet état de grâce qui fait que rien ni personne autour n'existe.
Dimanche, je l'ai passé chez mes parents avec Queenie, pour voir ma soeur et Baby Maddie. C'était étrange de me retrouver là-bas, vu que je n'y vais pratiquement jamais. Toyboy n'avait pas envie de venir, ce que j'ai dit à mes parents. Ma mère a dit "Pourquoi? il ne nous trouve pas sympas?" "Ca n'a rien à voir avec le degré de coolitude, seulement, il est avec moi, pas avec ma famille, donc si il n'a pas envie, il ne faut pas y voir un jugement personnel." Fin de la discussion.
Dans le bureau de mon père, j'ai retrouvé un cendrier foireux en terre glaise que je lui avais fait en maternelle. Alors qu'il ne fumait pas.
Je pense que cet été, je passerais quelques jours à Birmingham, que je connais déjà pour y avoir passé 3 mois. Je voudrais vraiment connaître son environnement, et puis se faire bronzer au bord des anciennes mines de charbon, c'est la classe quand même, vous verrez, dans 3 ans ce sera la destination hype, les gens pleureront dans les agences de voyage pour avoir une chambre dans un minable Bed and Breakfast.
Hier soir, avant d'éteindre la lumière, j'ai reçu un message de Toyboy sur mon téléphone, qui en fait était la photo de la denière case du 1er tome du "Combat Ordinaire" de Larcenet, un homme qui dit à une femme "Tout est mieux avec toi que sans..."
Voilà Monsieur Z., içi s'achève cette lettre.
Prenez soi de vous, et n'oubliez pas votre écharpe quand vous sortez, l'air de la montagne est parfois glacial et je ne voudrais pas que vous vous enrhumiez.
A bientôt,
Votre xxxxxxxxx."
