02/11/2005

Redroom



Je nage en eaux troubles, je me sens comme éteinte. Si j'ai envie de voir si peu de monde c'est probablement parce que je ne veux pas qu'on me pose les questions qu'on est sensé poser quand on a pas vu quelqu'un depuis longtemps: et le travail? et qu'est ce que tu vas faire en Angleterre? t'es contente d'y aller? tes recherches avancent? et tes parents? et toi, ça va, hein, dis?

J'ai pas envie d'y répondre parce que non, mes recherches n'avancent pas, j'en suis encore à la ligne 2 de mon cv en anglais. Le reste, je suis incapable d'en dire quoi que ce soit. Je suis dans un immobilisme effrayant, je crois même que ça se voit sur ma gueule. Traits tirés, cernes. L'héritage génétique fait que si je souris j'ai l'air vraiment très très heureuse avec mes joues qui rougissent un peu (genre Heidi prend l'air des Alpes) mais si au contraire je n'ai pas d'expression de joie, mes yeux un peu tombants prennent le relais et on dirait bien que je viens de me faire refuser un crédit Cofinoga. Ma voix devient monocorde, deux trois accords de guitare et hop je me carla brunise.

Pas que j'avais spécialement envie de faire partager cet état, de toutes façons, je ne sais pas faire, je ne l'impose qu'à moi-même et quelques happy few qui doivent être bien emmerdés de faire partie de cette lugubre élite.

Pour pallier à mon côté sombre, je rêve de projets artistiques absurdes, comme photographier Toyboy dont la grâce m'éblouit chaque jour. Je ferais plein de photos avec mon appareil numérique, un peu floues, un peu rouge, un peu bougetoncorpschéri, un peu arty et surtout très ratées, mais qu'importe, tout le monde est un artiste maudit grâce à Internet. J'en ferais une géniale expo qui s'appelerait "Redroom" (toujours prendre un mot anglais, ça fait mieux) et les gens boiraient du champagne cheap en postillonant leurs petits fours mal décongelés.

L'autre jour au parc, en sortant du ciné, on s'est promené au soleil. Il y avait plein de nuages, et je regrettais presque de n'avoir pas pris mon appareil photo, et puis je me suis dit qu'il y a plein de choses qu'on ne devait pas graver, qui devaient passer sans qu'on les évoque. Parce qu'on ne peut plus les imaginer autrement. Même si ce ne sont que des nuages.

"Je me sens rouflouflou" m'a dit Toyboy. Alors moi je l'ai regardé, l'air dubitatif, et je lui ai demandé ce que ça voulait dire. "Hein, mais comment, tu ne sais pas ça, c'est pourtant un mot français!" m'a t'il répondu. Moi, je lui ai dit que non, c'était pas du tout français, ça voulait rien dire mais il est resté campé sur ses positions, alors bon, ça enrichit notre vocabulaire anglo-français-n'importequoi, qui commence à compter pas mal de mots.

Rouflouflou: se sentir las et sans energie. Enfin, d'après Toyboy.

Aujourd'hui, j'ai mangé des sushis avec Hirek dans notre cantine, celle où le patron croit que "Madeleine" est une chanson de Serge Lama (malgré l'excellente imititation d'Hirek, mais bon, tu parles, il aurait fait Sylvie Vartan que l'autre aurait cru que c'était Iron Maiden. "La plus belle pour aller danser? Ah ouais, j'adore le riff!").

N'empêche qu'en l'espace de même pas deux heures, il m'a dit des choses que j'aurais voulu entendre de gens qui sont censés m'être proches. Et j'ai réussi à lui parler de ce qui me tient à coeur. J'ai eu le sentiment que mes vrais amis me poussaient finalement à me voiler la face pour ne pas venir entâcher leur pseudo (ou pas) bonheur. Parce que c'est pas difficile de me faire parler au fond. Il faut juste le vouloir. Ca peut sembler égoïste mais non, je suis à un moment où j'ai besoin de ça, et je sais donner en retour, ceux qui sont vraiment proches de moi le savent.

En attendant, je m'échappe comme je peux, je cultive une certaine forme de mélancolie, le casque vissé aux oreilles, je m'extrais des rues grises avec "As soon as the storm is over" et mon corps n'est plus cette masse encombrante qui me cloue au sol, mon esprit bien au-delà des nuages que je n'ai pas voulu photographier.