Il est 3h30.Je dors mal, je me tourne et me retourne, son tee-shirt serré contre moi comme un fétiche. Je vois qu'il a essayé de m'appeler mais je n'ai pas entendu. Je n'ai pas encore pris l'habitude de dormir seule, sans présence dans l'appartement, et S. n'est pas là ce soir. Elle est partie avec Réglisse voir son amoureux.
Celà me ramène à de vieilles angoisses que j'éprouvais petite, quand mes parents nous laissaient le soir avec ma soeur. Elle, elle était fière et intrépide, me traitait de nouille quand elle me voyait trembler. Il faut dire qu'elle avait de quoi se foutre de moi, parce que je l'avais envoyé en éclaireur voir "Rox et Rouky" pour attester que le grizzly ne sortait pas de l'écran pour manger la tête des gens, et qu'une fois, j'avais fait exprès revenir mes parents d'une soirée en prétextant qu'il y avait un ours dans le jardin. Mais depuis, ça va, je suis bien copine avec les ours. Je me souviens que je pensais que mes parents nous abandonnaient.
Il faut dire qu'ils nous ont laissé seules particulièrement jeunes et peut-être qu'au fond, cette rancoeur est encore là, au fond de moi. Celà me paraît maintenant anodin, mais à l'époque, j'étais assez traumatisée. J'avais peur qu'il leur arrive quelque chose ou que la maison prenne feu alors que je dormais. De toutes façons, je ne dormais jamais. Je veillais jusqu'à l'épuisement, entourée de dizaines de peluches qui envahissaient les 3/4 du lit tel un barrage contre le mal. Lorsque j'entendais la moteur de la voiture, j'éteignais vite la lumière et guettais le moindre bruit de clés.
Au moment où ma mère passait la tête par la porte pour s'assurer que je dormais bien, mon angoisse s'évanouissait et j'entrais dans un profond et serein sommeil. Je crois que même si je ne veux y accorder aucune importance, cette période de mon enfance, si courte qu'elle eut été, m'a marquée plus que je ne veux le croire.
Ce sentiment d'abandon ne m'a jamais quittée, et encore aujourd'hui, à 27 ans, j'ai besoin d'être constamment rassurée par une présence, quelle qu'elle soit.
Il est 3h30. J'entends un bruit contre la porte, et le collier de Réglisse, ce qui m'indique que S. vient de rentrer. Mais bizarrement, celà me paraît étrange qu'elle rentre dormir içi. Je décide donc de me lever. Je retrouve S., la tête contre la porte, pleurant toutes les larmes de son corps, suffoquée par les lourds sanglots. Je m'approche d'elle, et la conduis sur le canapé, puis la laisse épancher ses larmes et sa tristesse dans mes bras. Elle s'agrippe à moi, et je la berce dans une position très maternelle en essayant de la calmer, la pièce à peine éclairée par les quelques lumières de l'extérieur. Nous restons une heure dans la pénombre, sans un mot, elle pue la vodka, et l'alcool triste ne se questionne pas. Elle tente une ou deux phrases incohérentes sans les finir, le chien s'est assoupi, là, à nos pieds. Je l'emmène jusqu'à son lit, la borde et attend qu'elle s'endorme enfin.
Quand je retourne me coucher, je pense que peut-être, il y avait vraiment eu un ours dans le jardin ce soir là.
