Celà fait maintenant quatre jours que je n'ai rien écrit. Bizarrement je le ressens au plus profond de ma chair. Et ma chair souffre.Je suis dans le train. Il y a du monde, je déteste ça. En plus, une conne a pris ma place à la fenêtre, comme à chaque fois que j'ai la chance d'en avoir une. Je n'ai pas eu le courage de déloger ma voleuse de sièges et son pitoyable livre "Parlez l'espagnol comme en Amérique du Sud". Je me suis sagement assise côté couloir et je me suis tue. La vengeance divine ne s'est pas faite attendre, car lorsque j'ai ouvert ma petite bouteille d'eau gazeuse, préalablement bien secouée dans mon sac de voyage, le liquide a jailli de toute part, aspergeant de sa plus belle fougue le pantalon et le corsage de mon odieuse voisine. Je me suis confondue en excuses tout en jubilant intérieurement.
J'ai les larmes derrière les yeux. Pas au bord, car personne ne peut les voir. Si je cligne trop fort des paupières, je ne pourrais pas les retenir. Mais elles se cachent, elles résistent insidieusement, me narguent en me disant "tu n'es pas assez malheureuse". Il leur en faut plus.
Je pense à mon amour qui m'attendra sur le quai de la gare. Je veux qu'il me prenne dans ses bras comme si il ne voulait plus jamais que je le quitte. Plus rien n'existera autour. Les trains, les voyageurs pressés, les retrouvailles intempestives, le chef de gare, les sifflets, les annonces, nous les entendrons pas.
Mais moi, seule, je ne vois que la laideur du monde. Partout. Prenez ma vie, respirez à ma place, je ne veux plus, je donne tout. Rien ne réussit à m'ôter ce mal que je traîne comme un boulet et qui me fait ramper au lieu de courir. Il est comme une maladie qui me ronge chaque jour. L'amour, l'amitié, les plaisirs, les fleurs, le soleil n'agissent plus que comme de vains pansements. La douleur est là, et son appaisement est de courte durée. Elle s'éveille. Elle s'invite. Ce que je suis, ce que je vois est altéré par ces démons intérieurs. Je mets mon beau masque pour sortir. On ne sait pas que derrière les façades peintes il y a parfois des champs de ruine.
Je voudrais dormir. Je pose la tête sur le dossier et je ferme les yeux. J'ai peur de tomber dans un profond coma. J'ai envie de tomber dans un profond coma.
"Elle ouvrit son sac à main et en tira un mouchoir. Elle s'était mise à pleurer. Il tourna la tête pour voir si un voyageur les observait, mais personne ne les regardait. Dans le train du soir, il s'était assis à côté de milliers de passagers. Il avait remarqué leurs vêtements, les trous de leurs gants.(...)Il les avait catalogué comme étant riches, pauvres, brillants ou ternes, mais aucun de ces milliers de passagers n'avait jamais pleuré." John Cheever Le 17h48
