12h18. Le déjeuner chez les grands-parents semble être une pause temporelle. Eux t'attendent comme le messie qui va égayer leur vie pendant une heure ou deux, ils mettent les jolis couverts et une nappe à fleurs. Ils éteignent la télévision pour pouvoir profiter de ce moment privilégié, et puis de toutes façons, la télé, ils la regardent toute la journée.L'apéritif. Le dimanche, c'est du champagne, mais comme c'est mardi, ils te donnent le choix entre un whisky coca (décaféïné) ou un pastis. Tu prends un jus d'oranges. Avec des glaçons, "pour que ce soit bien frais"disent-ils. Tu les enlèves car ils ont un goût bizarre, un étrange goût de viande, comme d'habitude.
Tu t'assieds sur le meilleur fauteuil du salon après l'insistance de ta grand-mère, qui, elle, s'assied sur la chaise car si elle se met dans un fauteuil, elle aura du mal à se lever pour aller surveiller la cuisine, où elle passe le plus clair de son temps. Le mélange de biscuits apéritifs dans la vieille boîte recyclée de pastilles Vichy est sec et émietté.
Tu en prends quelques uns, pour faire plaisir. La déco est à chier, mais tu ne le remarques même plus, car tu connais ce lieu par coeur: les meubles But, cette odeur de naphtaline, ces faux tableaux de maître aux murs, ces napperons pour ne pas abimer les canapés. Bien sûr, ils en ont fait trop.
Le sempiternel gigot arrive sur la table alors que tu ne rêvais que d'une petite salade. "315 francs" te dis ton grand-père. C'est cher pour un gigot, mais il est bon. Et puis, ils n'en mangent pas souvent car pour deux, ça fait trop. De toutes façons, tu sais que tu en emporteras "pour le repas du soir" dans un papier alu que ta grand-mère te donnera au moment de partir. Tu passeras le reste de la journée avec ton bout de viande dans ton sac.
On parle de la canicule, de "Qui veut gagner des millions" et de "Questions pour un champion" (ils te reposent les questions de l'émission du soir précédent et si tu sais répondre, ils te disent que tu devrais participer), du prix du gigot bien sûr, de l'insécurité, de la femme de mon oncle qu'ils détestent, du portable qu'il ne savent pas faire fonctionner, des 35 heures, etc...ils te racontent les histoires que tu as entendu 100 fois et tu feins la surprise et l'interêt pour être agréable. Tu parles fort car ils n'entendent pas très bien. Le temps s'écoule lentement...tu n'en peux plus de cette bouffe, tu te sens lourde, tu as sommeil.
Il faut repartir travailler. Tu les embrasses, ta grand-mère te donne en douce un billet de 50 euros, "pour acheter des bonbons". Tu essaies de refuser car tu as l'impression qu'on te paye d'être venue, comme une prostituée. Tu les prends finalement ,mal à l'aise, comme à chaque fois. Dans l'ascenceur, tu te dis que tu n'étais pas si mal dans ce petit cocon.
Tu penses à eux.
Il est 13h18.
