“Vous ne voulez pas aller fumer un peu plus loin?”
Postées devant les arcades de la Somerset House, nous tirions à la va-vite sur des Vogue importées de France par Tessa, un peu trop près du nez de la grosse femme en bleu chargée de la sécurité, qui nous envoya sèchement quelques mètres plus loin assouvir notre pseudo addiction à la nicotine.
Je guettais secrètement la pluie, étudiant la formation des nuages, leur couleur, leur texture, le taux d’humidité dans l’air, la possibilité que mes cheveux ne résisteraient pas à un crachin londonien malgré le ‘Moisture Barrier’ de John Frieda, l’ami des gens aux cheveux fous, religieusement appliqué avant de quitter la chambre d’hotel.
Mais celà n’avait au fond aucune importance : nous étions ensemble et nous allions voir notre Justin Bieber du trentenaire middle-class qui a lu au moins un livre de Kurt Vonnegut. Même la Carling avait un goût de Roederer. Nous étions plus heureuses que ma mère quand elle avait rencontré Michou à Djerba (il avait bitché sur Patrick Bruel) et même peut être plus heureuses que quand j’étais montée sur scène pour donner une rose à Chantal Goya en 1982 pour le spectacle du Soulier Qui Vole.
Et heureuses, nous l’avons été. Je regarde les photos du photomaton de fortune monté dans la cour du concert pour l’occasion : nous portions toutes les deux un chapeau idiot, un boa et des moustaches qui tombaient à moitié sur nos visages hilares. Le petit aimant rouge qui retient les 4 photos sur le grand frigo américain a fait une petite marque en haut sur le coin. Un an déjà depuis ce moment et me voilà pour la seconde fois avec un ventre rond comme un pacman foireux, à essayer tant bien que mal de me mouvoir sans occuper trop l’espace, comme si cette fille n’était pas vraiment moi.
Je n’ai pas peur du temps qui passe, ni même de rentrer dans une norme. A 15 ans, on se jure de ne jamais devenir ses parents et à 35, on se rend compte que comme sa mère, on parle un peu trop fort au téléphone ou aux étrangers qui ne comprennent pas le français et que comme son père, on devient un vieux con de la musique qui écoute Graceland en sifflant le solo de pipeau de « Call me Al ».
Dans 2 mois, je serai donc cette femme mariée, 2 enfants, propriétaire d’un Scenic marron à mi-temps, travaillant pour une multinationale. Et je resterai aussi celle qui crie « I love you ! » à moitié bourrée à un musicien barbu en espérant secrètement qu’il m’enlève et m’emmène le suivre sur le reste de sa tournée.
“Fitting in with the misfits
Living in the lost and found
And I will never be afraid
For lost souls don’t know
where they’re bound”

