
Vers 20h00, Ezechiel est passé me chercher et nous sommes allés au théâtre antique de Fourvière pour voir enfin un de nos plus grands souhaits à tous les deux s'accomplir. Non, nous ne voulions pas nous accoupler sauvagement sur les ruines millénaires, simplement enfin assister au concert de PJ Harvey, évènement que j'attend depuis longtemps puisque j'ai commencé à l'écouter il y a tout juste 10 ans.
Nous voilà partis dans le somptueux carrosse d'Ezechiel (Seat Ibiza, la classe internationale). A l'entrée, on se la pète en passant devant tout le monde parce que j'ai des invits, les gens nous regardent jalousement en bavant devant notre chance et notre attitude "ouais, je suis invité partout, je suis blasé" über-glamour. Seul bémol, Ezechiel se fait confisquer sa bouteille d'eau à l'entrée, il pleure et je le console en pensant que de toutes façons amener de l'eau à un concert c'est trop ringard, la prochaine fois j'amène du champagne, et puis ça se marie tellement mieux avec la coke.
Assis nonchalemment sur les gradins, nous nous demandons si PJ a invité les mouettes en guest parce que sur son dernier album, le morceau numéro 13, c'est des cris de mouettes. On imagine bien 15 mouettes débarquer sur scène et nous faire un live terrible.
Derrière nous, des gamins disent "ouais, nous on s'en fout de PJ Harvey, on vient pour Franz Ferdinand (la première partie)". Je les emmène dans un coin sombre et les exécute sans sommation pour cet affront majeur.
Le concert débute à la tombée de la nuit, le site est magnifique, il fait bon, c'est très chouette, je suis contente.
Franz Ferdinand, un groupe écossais un peu hype depuis quelques mois, débarque, le pantalon en cuir bien serré pour le guitariste et la veste de costume sur un torse nu pour le chanteur, tous avec des coupes très 80's avec des mêches. Je connais quelques uns de leurs morceaux, assez efficaces, j'en conviens, un mix de rock/new-wave/disco avec parfois des claviers insupportables, comme dirait Ezechiel une sorte de "Buddy Holly sous crack" et parfois de "Charly Oleg sous ecsta".
Ezechiel est au bord de l'apoplexie en regardant les gamins pogoter dans la fosse en criant "ouéééééééé" à chaque fois que le chanteur dit un truc auquel personne ne comprend strictement rien. Je trouve ça plutôt pas mal, ils dégagent une espèce d'enthousiasme communicatif et puis le déhanché spectaculaire du guitariste me séduit complètement, un mélange entre Elvis et Partenaire Particulier assez interessant. Je décide alors que cet homme sera mon futur époux parce que je l'imagine trop faire la vaisselle ou descendre les escaliers en dansant et ça m'excite. Le type s'appelle Nicholas Mac Carthy, ça m'ennuie, j'aurais aimé qu'il s'appelle Nicholas Harvey comme ça j'aurais pu appeler ma fille PJ, mais là je vais devoir l'appeler Jenny (pour les incultes, Jenny Mac Carthy est une grande actrice devant l'éternel...hum).
Avec Ezechiel on parle du mouvement straight-edge (mouvement musical hardcore à base ascétique, c'est à dire, on ne boit pas, on ne fume pas, on ne baise pas avec n'importe qui, un truc chiant quoi), et puis aussi des khrishnas qui distribuaient de la bouffe végétarienne dégueulasse pendant les concerts où on allait quand on était plus jeunes et quand on demandait ce que c'était, ils disaient "ben c'est la margarine avec de la farine, tu vas voir c'est très bon". On fait le signe straight-edge aux gens pour leur signifier qu'on est vraiment sains et qu'on les emmerde. Ezechiel me sort la phrase favorite de son père: "Les filles, c'est comme les cailloux, quand tu donnes un coup de pied dedans, y'en a un autre qui apparaît". Je médite là-dessus pendant quelques minutes puis j'abandonne devant la complexité philosophique de cette affirmation.
PJ Harvey arrive enfin sur scène, le cheveu diaboliquement noir, la jupe indécemment courte, le talon incendiairement haut. Jorge est encore un fois au bord de l'apoplexie, mais pour d'autres raisons cette fois. Nous avons le regard et les oreilles accrochés à elle comme des sangsues lorsqu'elle entame "To bring you my love" avec une sensualité dévastatrice.
Je flotte au milieu de ces centaines de personnes, je regarde la scène et la marée de bras et de jambes du haut de mon perchoir, mes yeux suivent la courbe voluptueuse de la musique, les mouvements tantôt langoureux, tantôt saccadés de son corps de liane. Je suis pendant deux heures la plus heureuse du monde, assise dans ce théâtre historique qui surplombe la ville et ses lumières, avec cette femme qui ne semble parler et chanter que pour moi, je l'envie, l'observe, l'écoute, l'entend, je me noie dans cette musique que je connais par coeur mais qui prend un sens nouveau ce soir.
Elle joue de son corps, s'exhibe et défie la pudeur en étant jamais vulgaire, je la sens libérée, comme je voudrais l'être moi-même, être capable de jeter sa rage et sa faiblesse avec des mots comme exutoire, toutes ces choses que je garde en moi et que je ne sais exprimer, elle sait le faire. Malheureusement, en plus d'être un écrivain raté, je suis une chanteuse ratée (et aussi probablement une peintre ratée, une danseuse ratée et une tourneuse-fraiseuse ratée).
Je m'endors tout de suite en rentrant puis lorsque mon réveil sonne, je décide de m'accorder une petite matinée off parce que je trouve que je l'ai bien mérité (maintenant il faut juste que je trouve pourquoi mais je vais y penser).
Ce soir, direction campagne pour une soirée barbecue avec tous mes amis (on va être au moins 5000).
A part ça, je me suis coincé le doigt dans la porte de ma banque et ça fait mal.
